Yan Morvan - Liban

Yan Morvan, témoin de la face sombre du monde

Yan Morvan

Yan Morvan exerce l’un des métiers les plus rares et les plus dangereux au monde : photographe reporter de guerre. Depuis plus de 40 ans, il parcourt la planète pour couvrir les conflits. À 69 ans, jamais fatigué, il repart au Liban et en Ukraine. Portrait d’un témoin de l’histoire. 

En 1973, Yan n’avait pas encore 20 ans lorsqu’il débute dans la photographie. Alors qu’il faisait des études de cinéma à Vincennes, il fait une première rencontre, déterminante, avec Maurice Lemoine du journal Libération, avec lequel il cosigne son premier livre : Le Cuir et le baston. Au milieu des années 70, il est encore difficile de vivre en France de son travail de photographe. Opportuniste par nécessité, il fait des piges pour Paris-Match et même pour le Figaro magazine qui venait de se créer ! Mais Yan a autant soif de liberté que de s’accomplir dans son métier. Pour l’instant, il veut faire des reportages qui abordent les vraies réalités sociales. Pas si simple dans un pays un peu figé comme la France de l’époque, qui profitait des dernières années des 30 glorieuses et ne jurait que par l’Américan way of life. Aventurier dans l’âme, il part à l’autre bout du monde, à Bangkok, où il s’immerge dans les milieux interlopes.

Ingérable, franc tireur, toxico pour les mauvaises langues, Yan a mauvaise réputation quand il revient en France et se présente face à Gökşin Sipahioğlu, directeur de la très florissante agence photo Sipa. « Je me souviens qu’il n’était pas très chaud pour m’embaucher ! C’est alors que je lui ai proposé d’aller en Turquie, son pays d’origine, où je sentais qu’un coup d’État se tramait ! Ce qui arriva effectivement quelques jours plus tard, le 12 septembre 1980 ! » Après le succès de ce premier reportage diffusé par Paris-Match, Gökşin Sipahioğlu lui offre l’opportunité de faire ses preuves sur le front de la guerre Iran-Irak. C’est le début d’une incroyable carrière de reporter de guerre qui l’amènera sur le théâtre des opérations au Liban, en Irlande, en Ouganda, au Mozambique, au Rwanda, en Afghanistan, au Cambodge et en Bosnie ! Mais c’est surtout une révélation pour le jeune homme qui nourrissait une passion pour les livres d’histoire depuis son enfance. « Pour la première fois, je me suis senti dans mon élément. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas l’adrénaline ni le danger qui m’attirait, mais le sentiment d’être au cœur de l’histoire ». La recherche constante de la vérité le pousse à innover. Pour ne pas être manipulé, il couvre le conflit des deux côtés de la barrière, comme il le fait en ce moment sur la guerre en Ukraine. Une méthode qui met parfois sa vie en danger. Par exemple au Liban, capturé par les Frères musulmans, accusé d’être un espion israélien, il est condamné à mort. Il doit la vie à son « fixeur », l’homme de confiance qui l’accompagne dans tous ses déplacements sur le terrain. Prudent dans sa gestion du risque, Yan sait s’entourer. Il tisse des liens avec les différents partis et a toujours une vision claire des forces en présence. Son credo : rester un minimum de temps sur le champ de bataille ! Engagé, passionné, Yan n’est pourtant pas un exalté. Avec le temps, il a su gagner en liberté en trouvant des mécènes semblent-t-ils fascinés par le métier. Photojournaliste indépendant depuis 1998, il cofonde le Photographie.com, le premier magazine photo en ligne. Mais il reste lucide, voire pessimiste. « Toutes les horreurs que j’ai pu rapporter de la guerre n’ont rien changé. Il y a toujours autant de de victimes, d’enfants et de civils innocents. Et ils sont toujours les premiers à trinquer ! » Pas dupe non plus sur la liberté de la presse, il est aussi pleinement conscient que ses images sont utilisées à des fins de propagande. « De l’AFP à la presse écrite, en passant par la télévision, tout est sous contrôle. Si j’avais le scoop du siècle et que personne ne voulait de ma photo, elle ne serait pas diffusée ». Même s’il ne le reconnaît pas, Yan Morvan est aussi un esthète. Au Liban, il signe l’un de ses plus beaux reportages, La Ligne verte, ce no man's land qui sépare Beyrouth et les belligérants. Avec lequel il remporte deux prix au World Press Photo. Cette tension permanente a-telle fini par l’épuiser ? Toujours est-il qu’à partir de 2004, il poursuit pendant dix ans le projet monumental de faire le tour du monde des champs de bataille du passé, un travail à la chambre salué unanimement lors des rencontres d’Arles en 2016. A la question « qu’est ce qui fait courir Yan », il avoue : « ça doit être un drogue, ou alors peut-être qu’ inconsciemment, je voudrais mourir sur scène ! ».

​Un soldat français vient au secours d’une victime ensevelie dans les décombres du DrakkarUn soldat français vient au secours d’une victime ensevelie dans les décombres du Drakkar, nom du bâtiment où se trouvaient  rassemblées les forces françaises stationnées au Liban. Cette image, prise par un jeune homme d’à peine trente ans, a fait la une de la  presse magazine. Elle a contribué à révéler aux Français les réalités du conflit